Interview - Suite


Notre charmant couple débarque un beau matin à Saint-Quirin... Aussitôt, l'entourage proche, mais aussi tout le village vont s'en prendre aux tourtereaux... L'occasion est trop belle pour casser enfin l'artiste, celui qui a eu l'audace de "vivre autrement"... Il vaut mieux, dans un premier temps, passer les détails de ce que devront subir Michel et sa bien-aimée... Nous y reviendront ultérieurement, dans la partie réservée aux "entretiens". Mais cela dépasse l'ignominie. Le couple est brisé, broyé... La jeune fille fera une tentative de suicide. Pourquoi autant de haine et de méchanceté envers un jeune homme qui n'a jamais rien fait de mal.

Puis, on exerce sur l'artiste un chantage odieux... "Maintenant, tu seras bûcheron"... C'est en effet la tradition dans le village; on est soit bûcheron soit ouvrier de scierie... Michel pèse 45 kilos... Il sort de l'enfer, il a "connu" la mort, il n'a encore aucune force et on lui impose ce métier où enfin, il
gagnera sa vie à la sueur de son front... Essayez d'imaginer cet être encore marqué par la maladie contraint d'écorcer avec un outil manuel, sur des pentes abruptes, des pins dont l'écorce gelée dépasse les 15 centimètres... Nous sommes début 1973, l'hiver est des plus rigoureux... Une telle monstruosité ne serait heureusement plus possible aujourd'hui.

Michel est brisé, détruit... C'est là qu'il va se mettre à la moto, les plus gros cubes de l'époque: les fameuses CB 750 Four... Un personnage aux antipodes de l'artiste va alors remplacer Michel; car lui, il est "ailleurs".



Les années qui suivront seront comme vécues par "quelqu'un d'autre"... «C'est un autre personnage qui a habité dans cette enveloppe. Ce n'était plus moi» dira le compositeur des années plus tard. En effet, l'artiste s'est effacé... Le bûcheron malgré lui roule à tombeau ouvert et fait tous les bals de la région. De bistrots en bistrots, il accumule les aventures amoureuses; vit à 200 à l'heure et devient une "vedette" n'ayant plus rien à voir avec le vrai Michel, tendre, romantique et sentimental... Lorsqu'il déboule à un bal avec son bolide (entièrement trafiqué), les gens sortent de la salle; c'est encore pire lorsqu'il repart vers un autre bal (alors qu'il ne sait pas danser!)... Pourtant, dans le plus grand secret, il va se produire sur scène, en particulier en Allemagne et en Suisse. Mais dès qu'il rentre, il a comme oublié et reprend sa vie folle de quelqu'un d'ordinaire qui serait sorti de l'ordinaire. Durant les deux années qui suivront sa sortie d'hôpital, Michel aura une suite d'accidents de moto et en forêt dépassant l'imaginaire... Pas moins de 16 fractures ouvertes, il aurait dû être tué au moins dix fois... Et nous verrons que la série noire est loin d'être finie.

Un soir où il avait sans y prendre garde invité 4 de ses "fiancées" au même bal, les jeunes filles vont se rentrer dans les plumes... Une vraie bagarre entre filles; et lui, il est non seulement dépassé mais totalement absent de cette scène ahurissante... L'une d'elles ne prend pas part à la querelle, elle est au balcon et observe... Michel sort de la salle, revient avec des roses et lui offre. Natalia, jeune et jolie ukrainienne devient vite la dulcinée de notre personnage. Jamais il ne lui parlera de musique, jamais il n'évoquera sa carrière brisée, ses groupes, ses spectacles... Pour Natalia, Michel est un bûcheron, fou de moto et aimant vivre vite... Natalia et Michel vivent maintenant ensemble... Mais les relations avec la famille se dégradent encore; la médisance et la méchanceté du village s'accroissent. Apparemment, le bonheur que vit Michel avec sa tendre amie gêne... L'artiste ne dit rien, il enferme sa douleur et plonge encore plus profondément dans ce personnage aux antipodes de lui-même. Pourquoi veut-il à ce point cacher qui il est (ou était) ?


Au studio avec Natalia Chiej

Fin 1974; l'ONF a confié à Michel une coupe de bois de chauffage. Il faut fendre les rondins de 1 mètre avec un coin métallique et une masse. Le bois est gelé; un éclat de coin lui traverse le poignet gauche, touche l'os, sectionne le tendon et l'artère... Comment fera-t-il... Cela dépasse l'entendement... Il ne peut plus piloter sa moto. C'est à pied, en calculant les battements du coeur pour limiter l'hémorragie qu'il va falloir aller jusqu'au village, à plus de 3 kilomètres, en étant obligé de passer le sinistre grillage et les portes qui bloquent les accès à la non moins sinistre chasse* de 800 hectares de Floriot Roussel clôturant Saint-Quirin. Il y a encore un peu plus de 600 mètres à parcourir sur la route pour arriver au premier café du village. Le bitume est rouge de sang; personne ne se proposera de secourir ce jeune homme titubant, quasiment vidé de son sang... On le regarde passer, en se moquant... Il pousse la porte du bistrot et s'effondre. Le patron, pourtant ancien charcutier, tombe dans les pommes en le voyant.

C'est la patronne qui va réagir; elle court à sa voiture pour chercher du secours. À peine a-t-elle franchi la porte qu'elle voit un toubib passer en voiture; elle l'arrête et le pousse à l'intérieur... Il faut vite stopper l'hémorragie... Puis, on transporte Michel chez ses parents où le toubib va l'opérer à vif; pas le temps d'aller à l'hôpital. C'est son père qui va le maintenir... «Tiens bon fiston...» lui murmure-t-il (c'est la première fois que le père et le fils se parlent)...
La main droite de Michel est agrippée à la table; les ongles s'enfonçant dans le bois. Il voit le toubib écarteler la plaie béante pour rattraper l'artère et le tendon. C'est surréaliste... Et pourtant, cela s'est bien passé ainsi. Au bout de quelques heures, tout est réparé... Enfin... Si l'on peut dire ! Le toubib précise que pour l'artère et les veines, ça ira, mais que pour rebouger un jour la main, c'est autre chose ! Et pourtant... Quelques mois plus tard, il réussira à faire bouger cette main; le pauvre toubib n'y comprend plus rien... Au bout de quelques semaines, il remonte sur sa moto.

Et la série noire continue... Un soir, les tourtereaux décident d'aller au cinéma à la petite ville la plus proche... Cette fois, Michel ne roule pas très vite... Il se retourne pour plaisanter avec Natalia lorsque le pneu avant de la moto éclate... Lui ne se souvient de rien... Le néant total... Ce n'est que plus d'une semaine plus tard qu'on lui expliquera... Le choc fut d'une violence terrible. Natalia é été projetée dans le prés bordant la route, elle n'a miraculeusement rien... Mais Michel a percuté violemment la route avec la tête avant d'être écrasé par la moto qui continuait sa route dans un tourbillon infernal de "tonneaux". Les premiers témoins assistent à un spectacle d'horreur et interdisent à Natalia d'aller voir son compagnon... Le spectacle est atroce, insupportable... Le casque a éclaté sous le choc et sa tête est ouverte de partout... Son corps est désarticulé... Il passe jours 3 dans un "coma" très profond; dans le néant... Lorsqu'il revient à lui, s'il se rend compte de son état (il est en partie défiguré); il ne sait plus où il est, ne comprend pas ce qu'il fait dans cet hôpital. Les gendarmes de Sarrebourg lui montreront l'endroit où s'est produit l'accident et tenteront de lui décrire. Pour eux, il était mort lorsqu'ils sont arrivés sur les lieux. Ces journées n'existent toujours pas dans la vie de notre artiste. C'est un "vide" total et cela accentuera sa hantise face à la mort... Il ne tardera pas à signer une décharge et va recommencer à rouler à moto. Quelques mois plus tard, les deux amoureux vont "officialiser" leur union. On appelle cela le mariage paraît-il.

Il y aurait un roman à raconter rien que sur cet événement. Michel est totalement absent de cette cérémonie. Nous sommes en 1976, le couple a loué un joli appartement, ce seront quelques années d'un vrai bonheur, d'un amour sans tache, total et réciproque, baignant dans une douce folie... Un élément est étrangement absent au tableau: la musique... Seule une Framus 12 cordes est posée là, sous la poussière. Durant ces années, Natalia ne sait pas qu'elle a en réalité épousé un compositeur. Malgré tout, le bonheur est parfait. Une vie bien remplie, des voyages, des rencontres, et cette folie douce... Natalia passe son permis moto et va piloter la 1000 Honda Goldwing (son passager -son mari- est mort de peur). Rien ne pourrait venir troubler un couple aussi uni... Mais... Imperceptibles, les griffes du destin planent et se rapprochent. Natalia en a conscience; Michel veut l'ignorer.

1976... Michel doit terminer une coupe à blanc (méthode d'exploitation qu'il désapprouve, à juste titre) dans une pente abrupte, vers le Donon. C'est l'hiver (décidément, les derniers mois de l'année sont pour notre artiste symboles de calamités), les troncs des hêtres majestueux sont enchevêtrés sur des mètres de haut sous la neige... Il doit faire une coupe sur l'un d'eux, la tronçonneuse à bout de bras, perché sur ceux du bas. Il glisse; la tronçonneuse à plein régime rebondit en attaquant le tronc et revient vers lui. D'instinct, il se protège le visage avec sa main droite... Les doigts sont déchiquetés, c'est inracontable. Les doigts et le pouce ne tiennent plus que par un mince filet de peau... Une fois encore, il va réagir de façon inexplicable... Il est bien trop loin du village et il n'y a personne à des kilomètres à la ronde. Il va alors attacher sa main avec des tendeurs au guidon de la 1000 Honda, imaginer des astuces impossibles pour embrayer et démarrer la moto. Il réussira à se sortir du chemin forestier (3 kilomètres d'ornières chaotiques sous 15 centimètres de neige) et on ne sait par quel miracle, arriver à la maison... Natalia, d'abord horrifiée par le spectacle, va emmener Michel à l'hôpital de Phalsbourg... Il reste une chance de limiter les dégâts, les mains de l'artiste sont gelées. Plus de huit heures sur la table d'opération. Il assiste à tout car on ne l'a endormi que localement (avec son accord). C'est là qu'il dit à un chirurgien: «Sauvez mes doigts, je suis musicien et compositeur»... Le chirurgien se souvient tout à coup... L'équipe médicale va alors tenter l'impossible... L'opération est enfin terminée... Le maximum a été fait; des tendons artificiels ont été implantés là où on ne pouvait plus les récupérer. Mais il n'y a aucune chance pour que les doigts rebougent un jour. Le chirurgien a été clair; c'est déjà un miracle d'avoir pu éviter les amputations. L'artiste se fera une rééducation seul, sur un puzzle de 6000 pièces. Mais sans mot dire et à l'insu même de Natalia, il va se remettre à la 12 cordes et essayer, chaque jour, de faire bouger ses doigts ne serait-ce que d'un centième de millimètre. Lors d'une visite, le chirurgien est totalement désemparé et appelle ses collègues... «C'est impossible !» Certes, c'est à peine perceptible... Il faut à Michel une énorme concentration pour faire à peine bouger un doigt; mais il y arrive ! Au bout d'une année, il va réussir à jouer quelques accords... Les dernières phalanges sont raides; il a conçu une méthode de jeu adaptée à cet handicap... En écoutant certains solos joués par Michel et en sachant cela, il y a là matière à réflexion...

FiN


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